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christian ingrao

  • Faut-il publier Mein Kampf ?

    En 2016, le texte de Mein Kampf (Mon combat) tombera dans le domaine public. Ce livre qui a accompagné l’ascension au pouvoir d’Adolf Hitler, s’est vendu de son vivant à plus de 14 millions d’exemplaires et est encore aujourd’hui disponible sur Internet. Mais sa réédition en français crée déjà la polémique, même si l’éditeur, Fayard, annonce une édition annotée.

    Le premier à réagir à été l’homme politique Jean-Luc Mélenchon qui a rendu publique une lettre à l’éditeur lui demandant « solennellement de renoncer à cette publication ». Il écrit : « Mein Kampf est l’acte de condamnation à mort de 6 millions de personnes dans les camps nazis et de 50 millions de morts au total dans la deuxième Guerre Mondiale. Il est la négation même de l’idée d’humanité universelle. Votre volonté d’une édition critique, avec des commentaires d’historiens ne change rien à mon désaccord. Editer, c’est diffuser. La simple évocation de votre projet a déjà assuré une publicité inégalée à ce livre criminel. Rééditer ce livre, c’est le rendre accessible à n’importe qui. Qui a besoin de le lire ? Quelle utilité à faire connaître davantage les délires criminels qu’il affiche ? » Au passage Jean-Luc Mélenchon rappelle que Fayard a déjà édité ce livre en 1938.

    Dans Libération, Christian Ingrao, historien, chargé de recherches au Cnrs, lui répond longuement : « Les cinquante dernières années de labeur acharné des historiens, illustrées par l’avènement de l’école fonctionnaliste opposée à cette école intentionnaliste que vous représentez ici involontairement, ont montré que le Troisième Reich ne fut pas la réalisation d’un programme écrit dans l’ennuyeux livre du futur dictateur, mais bien que le génocide constitua l’aboutissement de politiques incohérentes, obsessionnelles, portées à l’incandescence homicide par un mélange de considérations idéologiques, logistiques, économiques et guerrières. Ni les usines de mort ni les groupes mobiles de tuerie ne sont annoncés dans Mein Kampf et il est tout simplement faux de penser accéder à la réalité du nazisme et du Génocide par la seule lecture du piètre pamphlet du prisonnier autrichien. » Et Christian Ingrao rajoute : « Editer Mein Kampf, c’est précisément lutter contre cette mise en tabou, c’est refuser de sacraliser négativement ce texte si pataud. C’est lui opposer le savoir et l’éclairage historiens en muselant véritablement un texte dont on sent bien que son halo excède de très loin l’effet de sa lecture. »

    Autre intervenant dans ce débat, Olivier Mannoni, le traducteur, qui témoigne de son travail dans Le Point : « Ce fut un travail accablant que j'ai arrêté plusieurs fois et repris ensuite en pensant, par moments, que je n'irais pas au bout. Accablant non pas pour ce que dit le texte, que je connais, mais davantage par l'épaisseur de la pensée de l'auteur, qui agit comme une espèce de colle terrifiante. Traduire Mein Kampf, c'est-à-dire aller dans la profondeur de cette matière, a été un parcours pénible et désagréable. » A propos de la contestation à cette publication, il indique : « Je respecte les arguments. Il faut répondre à la lettre de Jean-Luc Mélenchon qui dit, en substance : "Nous avions Le Pen, maintenant Mein Kampf." Sauf que si on veut comprendre la manière dont l'extrême droite fonctionne et la montée de cette extrême droite dans notre pays, il faut avoir des bases de compréhension historiques. Refuser de voir dans les textes est se voiler les yeux, ne pas vouloir comprendre. »

    Dessin de Denis Pessin paru dans Slate.fr

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